Alpha Impulsion : le pari de la propulsion autophage (interview exclusive)

À l’ère du New Space, le secteur de l’accès à l’espace et de la propulsion spatiale connaît une effervescence sans précédent. De nombreuses idées technologiques novatrices émergent, grâce à l’accès accru à des sources de financement et à une collaboration renforcée entre startups, institutions et grandes entreprises.

Cette dynamique ouvre la voie à des solutions plus efficaces, durables et accessibles, essentielles pour relever les défis contemporains et garantir à l’Europe une certaine autonomie de l’accès et de l’utilisation à l’espace. Du moins cela dépendra de la capacité de ces idées et de ces projets à se concrétiser. Mais cela, c’est une autre histoire.

Le principe de la bougie

Parmi les acteurs émergents, Alpha Impulsion se distingue. Fondée en 2022 par des ingénieurs toulousains issus de l’Isae-Supaero, cette jeune entreprise, implantée à Toulouse et à Naples, mise sur une solution de transport spatial propre, durable et compétitive à l’international. Son concept innovant repose sur le principe des fusées « autophages » : c’est-à-dire des lanceurs qui génèrent leur propulsion par la combustion du fuselage, qui sert de carburant. Ainsi, en progressant dans l’atmosphère, le fuselage se consume lentement, à la manière d’une bougie.

Une propulsion écologique

L’innovation de la propulsion autophage ne se limite pas à des performances techniques, elle vise également à réduire l’impact environnemental en éliminant les débris en orbite. À la fin du vol, il ne reste que le moteur et le satellite à envoyer en orbite, contribuant à un espace plus propre.

Une reconnaissance européenne

La pertinence de cette solution a été reconnue hier, lorsque Alpha Impulsion a remporté le prix de l’innovation de rupture pour les solutions européennes de lancements, à Bruxelles, lors de la 18e Conférence spatiale européenne. Cette cérémonie a récompensé quatre autres innovations disruptives, chacune recevant un montant de 950 000 € pour leur solution visant à améliorer l’autonomie stratégique de l’Europe et à renforcer la compétitivité de son industrie spatiale.

???? Happy to award the 5 prizes for game-changing European innovations for #LaunchSolutions at #ESC2026

Europe has regained access to space ????— now we accelerate!

Announcing a new €20M EU grant to drive innovation & leadership in space ????????

This is just the beginning! pic.twitter.com/la0zxud6aL

— Andrius Kubilius (@KubiliusA) January 27, 2026

La parole à Marius Celette, le P.-D.G. et cofondateur d’Alpha Impulsion.

Futura : Présentez-nous Alpha Impulsion. Quelle est cette entreprise et que fait-elle ?

Marius Celette : Alpha Impulsion est une jeune entreprise du secteur spatial européen, basée à Toulouse et à Naples, qui ouvre une solution de rupture majeure pour le transport spatial. L’entreprise va rapidement proposer des systèmes de propulsion « autophage » sans débris, destinés aux satellites et lanceurs, et conçus pour disparaître en orbite.

Alpha Impulsion a breveté la propulsion autophage dans 48 pays et est reconnue par l’Union européenne comme un acteur précurseur de la nouvelle génération du spatial européen, engagé pour un transport de l’espace propre, durable et compétitif à l’international.

Futura : Pourriez-vous détailler le fonctionnement de votre moteur autophage, en précisant les matériaux employés, les innovations technologiques et s’il existe encore des défis à relever ?

Marius Celette : Un véhicule autophage peut être comparé à une bougie ou un cigare. Il brûle et rétrécit en longueur. Le moteur-fusée autophage, situé au niveau de la flamme, utilise l’énergie de cette combustion pour propulser le véhicule. Il remonte progressivement au fur et à mesure que le fuselage combustible se consume. À la fin du vol, il ne reste que le moteur-fusée et la charge utile, le reste du véhicule a été entièrement consommé.

Le fuselage combustible est constitué de polyéthylène haute densité (HDPE). C’est le polymère le plus utilisé et industrialisé sur terre. De formule chimique C2H4, il est très proche du méthane CH4. Mais le polyéthylène, lui, est disponible à partir de sources recyclées en grande quantité et à un coût très faible. Alpha Impulsion s’inspire de l’industrie des tubes de très grand diamètre (jusqu’à 3 mètres de large et 600 mètres de long) pour industrialiser ses fuselages combustibles.

L’architecture autophage d’Alpha Impulsion a été démontrée lors d’essais moteurs le 27 mai 2025, à Agen. Il s’agissait de l’allumage durant 17 secondes du plus gros moteur-fusée autophage dans le monde

L’architecture autophage d’Alpha Impulsion a été démontrée lors d’essais moteurs le 27 mai 2025, à Agen. Il s’agissait de l’allumage durant 17 secondes du plus gros moteur-fusée autophage dans le monde. L’entreprise est maintenant focalisée sur sa roadmap de développement produit, avec plusieurs itérations prévues avant la qualification et la démonstration en orbite.

Futura : Est-il vrai que, comme pour un moteur à poudre, une fois la combustion lancée, il devient impossible de l’arrêter ?

Marius Celette : À l’inverse d’un moteur à poudre, le moteur autophage fonctionne comme un moteur liquide. Là où le moteur bi-liquide est alimenté par deux conduites d’ergols, le moteur autophage est alimenté en fuselage combustible. Il est possible de l’arrêter, de le redémarrer et même de moduler sa poussée. Le système au cœur de cette capacité est le « système d’insertion » (l’équivalent de la turbopompe), un système mécanique à vis et écrou qui force le fuselage combustible dans la chambre de combustion.

Futura : Quels axes de recherche envisagez-vous d’explorer à l’avenir pour continuer à améliorer la technologie de propulsion autophage ?

Marius Celette : Après sa démonstration en mai 2025, l’entreprise continue de poser les bases de sa technologie de propulsion. Sa priorité est la commercialisation d’Opal, son système de propulsion pour satellite, d’ici fin 2027. Elle travaille en parallèle sur le développement du système de propulsion pour lanceur, Garnet, et étudie d’autres applications (fusée-sonde, lanceur miniaturisé).

Pour améliorer la technologie, l’entreprise entreprend des études et tisse des partenariats sur l’adaptation de la tuyère (qui permet une augmentation des performances de 35 %) ou encore la réutilisation (qui promet une division par deux du coût de la solution).

Futura : Quels sont vos plans pour atteindre l’objectif de réduire par six le coût de lancement des petits satellites ? Quels leviers principaux comptez-vous activer pour y parvenir ?

Marius Celette : Pour les lanceurs, la réduction du coût de lancement est l’un des avantages cœur de la propulsion autophage, grâce à des réductions de l’étage propulsif, des étages, et enfin l’augmentation des performances. Le coût est impacté à tous les niveaux.

Les coûts de structure, réservoirs, pressurisation et vannes sont diminués en remplaçant les réservoirs d’ergol par le fuselage combustible. Le coût total de l’étage est divisé par 3.

La propulsion autophage est unique car elle résout totalement les problématiques d’étagement (le fuselage est consommé progressivement plutôt qu’éjecté par morceaux). Cela permet au niveau du lanceur de supprimer totalement les étages supérieurs, maintenant un coût du lanceur trois fois plus faible.

Enfin, au niveau de la campagne de lancement, des économies sont réalisées sur la logistique, l’assemblage et l’intégration. Le facteur le plus important au niveau du prix de lancement est l’augmentation des performances. Un micro-lanceur autophage est capable de lancer deux fois la charge utile d’un micro-lanceur conventionnel de taille équivalente. Cela résulte en un prix total de lancement divisé par 6.

Futura : Quelles performances visez-vous en matière de masse des satellites à lancer et des orbites à atteindre ? Par ailleurs, quelles sont les limites de ce type de moteur en ce qui concerne la masse et les orbites visées ?

Marius Celette : L’entreprise développe un système capable de lancer une charge d’une tonne en LEO. Cette charge utile est suffisante pour lancer des satellites assez lourds en LEO lors de grandes missions institutionnelles, mais également de déployer des constellations comme OneWeb (par lot de six) ou encore Kuiper (deux par deux). Les missions dédiées aux nanosats, en « rideshare », sont également envisagées, durant lesquelles des dizaines de petits satellites pourraient être déployés à la fois, pour les petites missions et la démonstration en orbite.

La technologie elle-même peut ensuite être mise à l’échelle à des tailles différentes : miniature ou sur des lanceurs plus lourds. Par exemple, l’entreprise travaille aujourd’hui sur un concept de lanceur miniature d’une dizaine de kilogrammes de charge utile doté d’une base de lancement mobile, pour les applications réactives.

Futura : Quel rôle envisagez-vous pour Alpha Impulsion dans la compétition mondiale au cours des prochaines décennies ?

Marius Celette : Alpha Impulsion se positionne clairement comme précurseur de la nouvelle génération des lanceurs de 2030. La compétition spatiale de demain n’aura rien à voir avec celle d’aujourd’hui : elle passe à l’échelle supérieure. Pour éviter le suivisme (une approche certaine d’être battu d’avance) et reprendre une position de leadership, Alpha Impulsion propose une rupture avec l’existant, qui a été reconnue et récompensée aujourd’hui par la Commission européenne.

Marius Celette : Aujourd’hui, seuls 12 % des nanosats de l’Union européenne sont lancés par des acteurs européens (81 % d’entre eux partent aux États-Unis). Il faut réduire la dépendance à des puissances étrangères dans ce domaine critique qu’est l’accès à l’espace. Il est temps de faire revenir le « made in Europe spatiale » pour les utilisateurs, en particulier le newspace européen, nous comptons beaucoup sur les « early adopters » qui ont besoin de technologies de rupture, comme la propulsion autophage pour rendre possibles les services spatiaux de demain.

Futura : Quand est prévu le premier vol avec un satellite ?

Marius Celette : En 2030.

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